Mondialisation et mondialisme, il ne faut pas confondre


Publié le 24 novembre 2022




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« Mal nommer les choses, c’est ajouter aux malheurs du monde » (Albert Camus).

Dans un article précédent, j’avais déjà souligné qu’il ne fallait pas confondre écologie et écologisme. Aujourd’hui on accuse souvent la mondialisation de maux qui en fait relèvent du mondialisme.

La mondialisation est un phénomène essentiellement économique : ce terme désigne l’extension des échanges internationaux à l’échelle de la planète, dépassant donc celle d’un pays, d’un groupement de pays, d’un continent. Il est synonyme de globalisation. Ce phénomène fait partie de l’histoire évolutive de l’humanité et résulte des progrès incessants des communications et contacts entre groupes humains.

Le mondialisme est une idéologie purement politique dont le but est d’uniformiser et homogénéiser le monde, d’effacer les différences civilisationnelles, les us et coutumes, les particularités des différents peuples de la Terre et in fine d’aboutir à leur réduction à un troupeau d’individus indifférenciés qu’il serait facile de gouverner en leur imposant des règles bureaucratiques identiques à l’aide de dispositifs contraignants plus ou moins automatisés : carte crédit social à la chinoise, carte empreinte carbone individuelle, pass vaccinal etc.

S’il est vrai que la mondialisation rend possible le mondialisme, il n’est pas du tout inéluctable que ce dernier triomphe. On peut parfaitement profiter de la mondialisation en conservant la diversité des pays, leur richesse propre, les particularités des uns et des autres, notamment culturelles : échanger ne veut pas dire se couler dans un moule uniforme.

 

La mondialisation est bénéfique

Les échanges ont été un moteur du progrès de l’humanité depuis la nuit des temps : copier chez le voisin ce qui marche mieux que chez nous, l’échange des techniques les plus efficaces, le commerce des biens et des services, le passage du « sauvage » au « civilisé », du plus sommaire au plus complexe, du moins développé au plus développé… tout cela est une évolution naturelle qui s’épanouit aujourd’hui dans la mondialisation.

Dans l’histoire récente, la mondialisation a en moyenne enrichi tout le monde et réduit significativement les inégalités entre pays riches du Nord et pays pauvres du Sud. Le taux de pauvreté a dégringolé, passant en moins de 20 ans de 70 % à 45 % sous le seuil absolu de 5,5 dollars par jour. Le PIB par habitant des pays développés (OCDE) a grimpé et le rapport entre les PIB par habitant des pays riches (OCDE) et celui des autres (non-OCDE) a baissé spectaculairement : de 20 en 1999, il est passé à 7,5 en 2018.

À côté des effets indubitablement bénéfiques de la mondialisation pour l’humanité dans son ensemble, elle peut aussi avoir des effets négatifs pour certains groupes humains. Mais elle est un fait contre lequel certains groupes peuvent s’insurger, mener des combats de retardement, mais qu’ils ne peuvent pas arrêter, pas plus qu’on ne peut vider la mer avec une cuillère.

Il est parfois tentant pour un pays de s’isoler, mais ce sera à son détriment. À titre d’exemple, il suffit de comparer les évolutions au XXe siècle de l’Argentine d’une part et d’autre part des pays du sud-est asiatique tels que la Corée du Sud, Singapour ou Taïwan.

« Les politiques autarciques sont d’autant plus catastrophiques que ces économies en voie de développement sont petites. Le PIB total de l’Argentine [en 1998] correspondait à peu près à celui de la ville de Philadelphie. Imaginez ce qui arriverait si le conseil municipal décidait d’interrompre toute relation avec l’extérieur de la ville : les habitants de Philadelphie devraient alors produire l’ensemble des biens et services qu’ils consomment, fournir la totalité des capitaux nécessaires à leur développement, etc. Le niveau de vie des habitants s’effondrerait rapidement. C’est exactement ce qui s’est passé en Argentine; qui a vécu repliée sur elle-même pendant la majorité du XXe siècle, alors que les pays ouverts sur le monde, comme la Corée du Sud, Singapour et Taiwan ont enregistré des taux de croissance parmi les plus élevés du monde. » NicEuropeTodays Gregory Mankiw – Principes de l’Économie

Il y a cependant, au sein des différents pays (notamment les plus développés) des groupes perdants  dans la mondialisation, comme aujourd’hui les classes moyennes européennes et américaines, ce qui explique largement qu’une mauvaise opinion sur la mondialisation se répande dans ces pays. Ces conséquences sont aggravées lorsque l’étatisme qui règne dans ces pays ne permet pas aux individus de développer librement leurs capacités naturelles et les handicapent dans la concurrence mondiale (voir la conclusion).

L’idéologie du mondialisme s’est répandue dans les classes dirigeantes occidentales en dépit du fait que la civilisation occidentale avait jusqu’ici privilégié la liberté de l’individu et combattu victorieusement, mais au prix fort, les idéologies précurseuses du mondialisme : fascisme, nazisme, communisme.

Cette victoire encore précaire est aujourd’hui menacée par le dernier avatar de ces idéologies, l’écologisme, lequel a trouvé dans le « réchauffement » climatique la reine des excuses pour imposer ses vues. Derrière toutes ces idéologies collectivistes se tient en embuscade le malthusianisme, un antihumanisme qui prône sous le nom de décroissance le génocide d’une bonne partie de l’humanité, en agitant la peur du manque de ressources face à la « surpopulation ».

Il est d’ailleurs curieux de constater comment cet antihumanisme renaît perpétuellement de ses cendres (Club de Rome, Ehrlich…) malgré les démentis que lui apporte la réalité, et arrive toujours à se greffer sur les nouvelles modes intellectuelles quelles qu’elles soient.

Mais rassurez-vous bonnes gens, l’objectif de l’écologisme malthusien, c’est-à-dire l’attrition de la masse humaine, sera obtenu progressivement et « humainement » – une « euthanasie » en quelque sorte – par des moyens « doux » : arrêt des soins coûteux qualifiés d’acharnement médical, abandon des recherches médicales, promotion de l’avortement, désincitation à la natalité, retour de la mortalité infantile ; tout cela autant que possible en obtenant le consentement volontaire des victimes et sinon par coercition à la chinoise (« nécessité fait loi » : c’est pour votre bien, c’est pour sauver la planète…).

 

Les démocraties peuvent-elles réagir ?

Si l’on suit les philosophes de l’École machiavélienne qui ont beaucoup à nous apprendre sur les conditions de gouvernance des peuples, il est patent qu’aucun pays, même une démocratie, ne peut être gouverné directement par une majorité. C’est une simple impossibilité pratique.

Il en résulte que ce sera toujours une minorité qui tiendra les rênes du pouvoir après avoir été élue par une majorité. La tentation permanente de la minorité gouvernante est de se transformer en oligarchie et de se maintenir au pouvoir, souvent en s’octroyant tous les moyens d’influencer le peuple. Dans un pays vraiment démocratique avec une bonne Constitution, le peuple est protégé par des contre-pouvoirs (d’où la séparation du législatif, de l’exécutif et du judiciaire) et il se produit régulièrement une alternance qui gêne la perpétuation d’une oligarchie.

Mais l’évolution de la deuxième moitié du XXe siècle dans les États-nations a entraîné un gonflement de plus en plus important de l’État, sous le nom d’État-providence, ce qui a résulté d’un côté dans une inefficacité croissante (l’État veut tout faire mais n’arrive plus à le faire bien), d’un autre côté dans la mise à disposition des oligarchies au pouvoir de moyens de plus en plus importants pour imposer leurs vues et éviter d’être remplacées. Quand un grand nombre de citoyens dépendent matériellement des pouvoirs publics pour gagner leur vie, il devient très difficile de se révolter.

Une des conditions pour le maintien de l’oligarchie est la diminution de la liberté d’expression et la généralisation d’une bien-pensance politiquement correcte imprégnant les médias de masse subventionnés par l’État aux mains de l’oligarchie. Cela finit par rendre la propagande dans ce genre de démocratie assez semblable dans ses effets, sinon dans ses moyens, à celle qui règne dans les régimes collectivistes autoritaires.

Cette évolution largement avancée au niveau de l’État-nation se poursuit naturellement au niveau international en donnant naissance à une sorte de caste supranationale qui englobe les oligarchies nationales et leurs délégués dans les organismes internationaux et qui vise la gouvernance mondiale. Elle s’empresse d’adopter l’idéologie mondialiste qui offre la plus magnifique justification pour imposer son pouvoir : « les problèmes sont mondiaux, donc nous devons trouver des solutions mondiales ». L’exemple des COP est emblématique : des personnes non élues forment des délégations pléthoriques qui décident pour toute la population.

La liberté individuelle se trouve ainsi face à sa plus grande menace : une sorte de dictature universelle qui verrait une alliance de fait entre les pays dits démocratiques et les dictatures collectivistes, bref l’État mondial.

Nous en voyons déjà les prémisses dans l’Union européenne dont l’évolution négative est très inquiétante ; cette union à qui, justement, les États-nations d’Europe ont confié de plus en plus de prérogatives et qui, depuis quelques décennies, promeut et impose des politiques contre-productives nuisibles à l’intérêt de ses citoyens, à l’opposé des objectifs du projet européen initial, allant jusqu’à remettre en cause les précieux acquis de celui-ci.

 

À l’origine le projet européen était enthousiasmant

Il ne s’agissait que de coopérations entre un nombre réduit d’États-nations pour des bénéfices économiques clairs. Il a apporté à l’Europe paix et prospérité. Mais progressivement, il s’est transformé en s’appuyant sur des institutions à l’apparence démocratique, Commission et Parlement, qui tentent de vider les États-nations de leur pouvoir d’action. Ceci au profit d’une caste supranationale de décideurs hors-sol, largement détachée de tout véritable contrôle démocratique, avec la complicité des oligarchies nationales au pouvoir dans les États-membres.

La guerre en Ukraine avec les sanctions à l’encontre de la Russie fournit actuellement aux dirigeants des pays européens une belle excuse pour justifier et masquer les résultats catastrophiques de leurs décisions passées, notamment en matière de politique énergétique, laquelle conditionne tout le reste. La situation en Europe ne serait guère meilleure s’il n’y avait pas de guerre, tellement les stratégies (ou non-stratégies) appliquées ont été désastreuses pour les citoyens européens.

Quand on considère un certain nombre de décisions (liste non exhaustive) que l’UE tente d’imposer, soit par réglementation, soit par pressions économiques et financières, on ne peut manquer d’être abasourdi et de se poser la question : pourquoi diable continuellement se tirer une balle dans le pied ?

Sabotage de l’industrie nucléaire

Sous l’impulsion de l’Allemagne et en corollaire, c’est un gaspillage éhonté de moyens financiers pour promouvoir des énergies intermittentes inefficaces et somme toute inutiles.

Désindustrialisation accélérée

Elle est due notamment aux réglementations étouffantes et encore plus à l’augmentation insupportable du prix de l’énergie, entraînant une perte générale de compétitivité et une multiplication des délocalisations.

Suicide annoncé de l’industrie automobile européenne

L’Europe abandonne son avantage compétitif dans les moteurs thermiques pour laisser la place à la Chine. Celle-ci devient incontournable pour les véhicules électriques et ne dédaigne pas non plus de prendre la place des Européens dans les moteurs thermiques pour lesquels il y aura toujours une clientèle ailleurs qu’en Europe.

Suicide annoncé du secteur agricole 

Une attaque vicieuse contre les paysans leur enjoint d’abandonner les techniques efficientes d’agriculture et d’élevage qui ont fait leurs preuves au profit de (non-)techniques biologiques. Certes sympathiques mais incapables de nourrir non seulement les Européens mais aussi le reste du monde, elles mettent en danger non seulement les exportations mais aussi la sécurité alimentaire de l’Europe.

Nous pourrions aussi évoquer l’interdiction imbécile des recherches sur les OGM, mais n’en jetons plus, ces errements ont déjà été amplement dénoncés dans Contrepoints et ailleurs.

 

Mondialisation : que faire ?

La question de Lénine (adaptable à toutes les circonstances) mérite d’être posée.

La population de nos pays se révoltera-t-elle contre la caste alors que c’est elle-même qui l’a mise au pouvoir ?

Restera-t-elle anesthésiée par la propagande politiquement correcte des médias aux ordres ?

Avant d’agir, il faut comprendre. Qu’est-ce qui motive la caste, pourquoi agit-elle ainsi ? Comment s’est-elle ralliée au mondialisme comme un seul homme ?

Dans son excellent livre Knowledge and decision, dont on doit regretter l’absence de traduction en français, Thomas Sowell montre qu’on commet souvent l’erreur d’analyser les processus de décision sur la base des résultats espérés ; si ceux-ci ne sont pas conformes à ce qu’on attend, on en rejette la faute soit sur les décideurs soit sur les circonstances extérieures, soit les deux.

Il faut au contraire analyser les processus de décision sur base de leurs caractéristiques intrinsèques, c’est-à-dire à partir des contraintes qu’ils imposent aux décideurs et des incitants qui animent ceux-ci, autrement dit une analyse systémique du mécanisme, indépendamment du contenu.

« … Par exemple, on souligne souvent l’inefficience ou la stupidité d’une bureaucratie en présupposant que les bureaucrates poursuivent les buts assignés par la législation qui a autorisé leur existence, mais on voit qu’ils répondent en fait aux incitants qui prévalent dans leur hiérarchie et qu’ils poursuivent leurs propres buts personnels ou organisationnels, ce faisant ils ne sont pas du tout inefficients, encore moins stupides […] Il s’ensuit que remplacer les personnes supposées inefficientes ou stupides par des personnes plus intelligentes […] ne permettra pas d’améliorer la réalisation des buts sociaux visés par la législation, tant que la structure des incitants et contraintes reste la même. »

Il est donc manifeste que le système démocratique tel qu’il fonctionne actuellement en Europe et en Occident est vicié et inefficace. La cause est principalement le gonflement des structures étatiques, nationales comme supranationales.

Il nous faut combattre pour revenir à une société authentiquement libérale, autrement dit libérée des chaînes mises en place par « ceux qui savent », faire confiance à la créativité et au bon sens des citoyens pour engendrer « l’ordre spontané » dont parlent les économistes de l’École autrichienne, tout en conservant un État minimal concentré sur ses véritables fonctions régaliennes.

En paraphrasant Ronald Reagan, on peut dire :

« L’État tel qu’il est devenu, hypertrophié, inefficace et tyrannique, n’est pas la solution, c’est le problème ».

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